Le(s) Guignol(s) de l’Audace !

Si au cours de vos déambulations matinales, il vous arrive de pérégriner dans la grande allée du quartier des Brotteaux, et si vous poussez l’Audace jusqu’au jardin du Petit Tivoli, prenez garde ! Il se peut qu’au milieu de ce trou de verdure, vous tombiez sur un curieux théâtre de bois perdu entre deux bosquets. C’est une scène pleine de vie et d’humour, pleine des rêves et des rires des habitants de Lyon : c’est le monde de Guignol et de Gnafron. Comment ? Vous voulez en savoir plus ? Alors laissez-moi vous conter l’histoire d’une de mes rencontres : celle d’un curieux hurluberlu qui parlait à travers de petits personnages de bois ; celle de Laurent Mourguet.

C’était en 1808. Lorsque j’ai débaroulé au milieu du jardin, la pièce avait déjà commencé. Pour m’approcher du petit édifice du bois, je dois traverser une foule d’enfants dont les yeux grands ouverts ne veulent rien perdre du spectacle – une véritable cohue poly-gone ! Au moment où je commence à m’approcher, la pauvre marionnette se prend une dernière volée de picarlats. Guignol se tourne vers les lumières des visages enfantins et demande : « Alors, les gones, z’avez des questions pour Guignol ? ». Pendant que je m’assois au milieu de ces petits êtres ravis, l’un d’eux demande : « M’sieur Guignol, comment qu’tu t’entends avec Polichinelle ? ». La réponse fuse : « Pardi, c’est mon cousin d’Italie ! Aussi farceur que lui, j’connais point, sinon votre serviteur ! C’est qu’on baigne un peu dans la benne, lui et moi, pas vrai la marmaille ? ». De grands éclats de rire remplissent le petit jardin. Une voix s’élève alors dans la foule pour demander timidement : « M’sieur Mourguet, vous avez toujours fait des marionnettes ? ».

Laurent Mourguet, c’est l’ombre que j’aperçois derrière les figures de bois, le souffle qui donne vie au drôle de monde de Guignol : c’est le petit marionnettiste et le grand créateur de ces forts caractères. Alors Guignol commence à raconter son histoire, ou l’histoire du père Mourguet, ou plutôt les deux à la fois : né dans une famille de canuts, il a d’abord repris le métier de ses parents. Mais la Révolution, en tuant la demande de tissus, l’a forcé à abandonner son métier pour se faire marchands de bricoles, de « picarlats ». « J’ai pris du souci et la poudre d’escampette, hop hop ! ». Il a ensuite sillonné les villages de la vallée du Rhône pendant quelques années, avant de revenir travailler à Lyon. Les enfants écoutent, attentifs, muets, fascinés par l’histoire du marionnettiste.

Depuis mon arrivée, j’observe avec étonnement le matériel qui repose à côté du petit théâtre : cisaille, pinces, écarteurs… Eh oui ! Le métier qu’a choisi Mourguet pour gagner sa vie, c’est bel et bien arracheur de dents. Seulement, qu’il est difficile de se faire remarquer et d’attirer la clientèle ! C’est alors que Mourguet a eu une idée : monter un petit théâtre de marionnettes pour faire venir les curieux, et pour changer ces curieux en clients. Il s’est d’abord installé à Saint-Paul, puis il a pris place dans le Petit Trivoli, reprenant des pièces du répertoire italien – et c’était Polichinelle et ses compagnons qui occupaient le devant de la scène. C’est alors que la magie est née : lui qui avait toujours eu le goût des livres, sans avoir jamais appris à lire, s’est fait créateur, inventeur, écrivain sur le bois et non sur le papier. Et ce qu’il a écrit, c’était Guignol.

« M’sieur Mourguet, pourquoi vous vous cachez ? A quoi qu’vous ressemblez à la vérité ? ». La tête de Guignol s’agite dans tous les sens : « Mais Mourguet, c’est moi, le gone ! La grosse tête, les gros yeux qui te regardent, le nez retroussé, les joues colorées ? Pas de doute, c’est ceux du père Mourguet ! ». C’est que tout, chez Guignol, rappelle son créateur : du catogan qui marque son passé de canut à l’esprit vif et alerte, le personnage fait penser à une version de lui dont on aurait grossi les traits, taillé les défauts et gonflé les qualités. Car l’histoire de Guignol et de Mourguet n’est pas exempte d’une solide amitié. Mais qui vient soudain de faire son entrée côté jardin – ou plutôt côté Gna? « Guignol, viens ici que j’te bugne ! C’est-y pas toi qu’as terminé le Beaujolais ? ». Ce ton de bon vivant et ce goût immodéré pour la boisson, c’est Gnafron. Ces deux-là sont inséparables, et toujours complices dans leurs mauvais tours, comme l’étaient Mourguet et le père Thomas. C’est ensemble qu’ils ont monté le théâtre de Guignol, et certains disent même que Gnafron serait au père Thomas ce que Guignol est à Mourguet – et que c’est cette hâte à dégainer le biberon qui aurait empêché le père Thomas de poursuivre leur aventure…

Mais qui débarque soudain sur scène pour interrompre les deux compères ? Vautour, l’avare créancier de Guignol ! « Je viens pour savoir si vous êtes décidés à me payer les cinq termes que
vous me devez ». A quoi répond l’affable Guignol : « Savez-vous, p’pa Vautour que vous vous portez bien ? ». Et notre héros de virevolter entre les assauts sournois de son propriétaire ; il esquive, pare, contre, met en joue, re-pare, mais rien n’y fait. Et lorsque Vautour finit par le menacer de le mettre à la porte, le robuste Gnafron monte à l’assaut : en un rien de temps, Vautour se retrouve dans la rue, l’empreinte d’un sabot imprimée sur son postérieur gauche. Rien à dire, ces deux-là font la paire : Guignol, c’est les mille tours sous la guibolle, ça déguise et ça improvise, ça joue ses rôles ; Gnafron, c’est la gnaque qui attaque, la gnaque qui affronte, qui fait front.

Les enfants applaudissent à tout rompre : justice a été faite pour eux, et les petites gens ont eu leur revanche. Les thèmes des spectacles dépendent de l’actualité politique, toujours tournée en ridicule, et de l’humeur du modeste marionnettiste. L’Audace, c’est l’improvisation : il y a bien des trames, mais le père Mourguet les plie à ses désirs pour refléter au mieux les misères et les joies du peuple lyonnais sous l’Empire. Porte-parole de l’intarissable espoir de la rue, il offre un peu de rire à l’état brut pour égayer le quotidien morose des passants et, surtout, des petites créatures qui trottent à côté d’eux.

Mourguet rêve de déménager et de pouvoir se consacrer pleinement à ces figures souriantes qu’il plonge dans d’incroyables aventures ; mais si le succès reste encore dans les brouillards du Rhône, il sait qu’il y a au cœur des farces de Guignol une force et une vérité qui continueront à faire briller les yeux des enfants.

Si au cours de vos déambulations matinales, il vous arrive de pérégriner dans la grande allée du quartier des Brotteaux, et si vous poussez l’Audace jusqu’au jardin du Petit Tivoli, prenez garde ! Vous pourriez bien vous faire envoûter par le moins menteur des arracheurs de dents. A présent, chut ! Le spectacle va reprendre…