Anaïs, un héritage de la mer

Notre histoire commence en mer, le long d’un quai. Un voyage près des côtes, la poursuite d’un rêve au gré des vents. Une naissance. La mer est calme et ses remous accueillent une nouvelle vie en chuchotant. Le bateau se balance, des petits cris brisent le silence. Elle s’appelle Anaïs, et voici son portrait.
Enfant née d’un père migrateur, elle grandit près de Montpellier avec sa mère, tandis qu’il préfère côtoyer les vagues des mers. Après son bac, Anaïs s’enfonce plus loin dans les terres afin de poursuivre ses études en design d’objet à Lyon. Partout, la photographie la suit. « Je veux raconter des histoires, et j’aime l’image. » Anaïs est habitée par le voyage qui l’a vue naître. Elle aspire à la liberté, à la découverte, elle veut rencontrer l’altérité et développer son monde intérieur ; c’est pourquoi elle commence à poursuivre seule ses « rêves enfouis » au fil de « voyages thérapeutiques ». Caracole la rencontre pour le vernissage de son exposition Entre père et mer. Elle nous offre l’histoire de cette série photographique réalisée il y a trois ans à bord de son petit frère, le bateau de son père. « C’est le récit de ma rencontre avec mon père, et c’est un portrait de lui à travers mon regard. Lorsque j’ai embarqué avec lui pour trois mois, je ne l’avais pas vu depuis dix ans. J’ai appris à le connaître et à me connaître à travers lui dans le bateau sur lequel je suis née. » A l’image, la mer est calme. Pourtant, Anaïs accompagne ses photographies de textes durs, traces de son expérience intérieure et de ses méditations personnelles, qui semblent faire écho aux clairs-obscurs du bateau, de la série, de son voyage. Dans ce contraste, elle trouve la paix.

« Mon père a toujours voulu que je le rejoigne. Quand j’ai senti que j’étais parvenue à la fin d’un cycle, après m’être séparée de mon compagnon et émancipée d’un CDI enfermant, il m’a proposé de venir le voir. J’ai accepté, et il était ravi. » Mais lorsque les deux pieds campés sur le pont du bateau, Anaïs expose à son père son projet de reportage, elle se heurte à un « hors de question » tranchant. La porte semble fermée, pourtant elle glisse son objectif subjectif à travers la serrure, dans le quotidien du loup de mer, elle capture des instants « sur le vif », l’apprivoise… Peu à peu, il cesse de se cacher et il accepte, il s’ouvre, jusqu’à poser enfin pour elle. « Ce portrait final, j’en suis très fière. Dans son regard, je vois le symbole de notre lien. » Exploratrice des mondes extérieurs et intérieurs, Anaïs nous raconte comment elle s’est coulée dans les habitudes de son père, calée à son rythme, sans toujours comprendre pourquoi, la plupart du temps, ils « ne faisaient rien ». Certes, le bateau de son père reste peu ou proue immobile durant son séjour, mais ce n’est pas pour autant que pour eux ça n’avance pas. Ensemble, ils découvrent des musiques, des livres, écoutent la radio, et ils entretiennent de longues discussions sur tout et rien, nostalgiques. « J’avais une image égoïste de lui, parce qu’il a choisi de vivre son rêve et que je n’en faisais pas partie. Maintenant je comprends. » Anaïs semble heureuse, elle a laissé de côté ses préjugés d’enfant et elle est allée au bout du défi qu’elle s’est lancé : apprendre à connaître son père. « Je le fantasmais, depuis toute petite. Je l’imaginais grand aventurier et je trouvais ça ‘cool’, mais c’est plutôt un solitaire. Il aime la mer, pas les destinations. » L’adulte qu’elle est devenue se réjouit d’avoir appris de cet homme qui a beaucoup vécu. Elle perçoit en lui une forme de sagesse à laquelle son adolescence était aveugle. « Notre relation n’est plus celle d’un parent à son enfant, mais d’un humain à un humain ». Ce qu’elle chérie surtout, au sortir de son voyage, c’est sa certitude nouvelle que son père est fier de la personne qu’elle est devenue. Si la photographe qu’elle est regrette de ne pas avoir pris de photo de leur duo bigarré, ce n’est qu’une raison supplémentaire de retourner lui rendre visite et d’aller « encore un peu plus profond, avec plus de recul » dans l’océan de leur relation mystérieuse. Finalement, partagé entre texte et image, le récit d’Anaïs est celui de la compréhension et de l’acceptation de l’autre, si loin et pourtant si proche ; c’est le récit du lien entre un père et sa fille, vu et conté par elle.

Anaïs, qui selon nous a hérité de son père une obstination certaine, est déterminée à faire vivre son exposition Entre père et mer malgré les réticences gênées de ce dernier. Elle sait qu’il en est content, somme toute. Elle défend une série « authentique et sincère » et voit avec émotion des amis et des inconnus lui confier leurs propres histoires personnelles tout au long de l’exposition. Sereine, apaisée par son expérience, elle se sent plus à l’écoute et patiente qu’avant son départ. Elle a puisé sa confiance en elle dans les eaux de son voyage et elle imite le calme de la mer qu’elle a découverte. Quant à la mère qu’elle a toujours connue, elle est son infaillible soutien dans ses aventures. « C’est aussi une partie de son histoire, et elle me protège toujours. » Anaïs a osé se révéler sous un autre jour à travers son exposition : elle a dévoilé sans fard le deuxième profil, intime et enfoui, de sa personnalité. Et elle le voit comme une amélioration. « Je veux devenir une meilleure version de moi-même. Je veux être épanouie, cesser d’analyser par rapport aux autres mais par rapport à moi. Tout mon voyage, quatre ans à l’étranger, souvent seule, m’a transformée. » Sortir de la routine. Définir des buts. Enjamber des obstacles. Anaïs a su faire tomber le mur de mythes qu’elle avait érigé autour de son père, elle a rencontré quelqu’un d’humain qui ne « collait pas au système » et ça « l’inspire énormément ».

Si la mer est souvent agitée durant le séjour de notre Audacieuse sans frontières à bord du Baal Samin, l’ambiance dans la cabine est elle-même parfois orageuse, troublée par des nuages de doutes et de questionnements. Anaïs tient son propre journal de bord, dans lequel elle écrit notamment un article : « entre mal de mer et mal de père ». Elle nous confie, un poil gênée : « je pense que mon père l’a lu, discrètement. C’est vrai que parfois, prise de doutes, je me suis sentie en conflit avec lui. J’ai pu le trouver franchement con, voire l’insulter dans mon carnet, mais c’était pour déverser ma colère, et pour prendre du recul, tenter de mieux nous comprendre. » Si Anaïs a envie d’être transparente, elle n’a pas encore osé crever tous les abcès. « Un jour, peut-être…» Malgré ces coins d’ombres qui demandent encore du temps, elle affirme que son voyage l’a « tellement aidée » et qu’il faut toujours essayer, dans la mesure du possible, de renouer les liens affaiblis : « moi, j’ai été surprise. » Notre reporter a modifié certains textes écrits à bord pour l’exposition, car elle ne veut pas livrer toute son expérience, elle veut laisser une marge au questionnement. L’Audace pour elle, c’est croire en ses intuitions, en ce qu’on ressent, oser aller au bout de ses rêves même si on risque de se tromper. « J’ai la chance que mes deux parents me poussent à voyager, à ne pas rester enfermée. » Humble, Anaïs n’a pas seulement les jambes voyageuses, mais aussi l’esprit. Au fil de ses rencontres et de ses expériences, elle a trouvé la voie très personnelle de son développement intérieur, inspirée de divers courants spirituels. « On a tendance à croire que notre bonheur vient de l’extérieur, mais tout vient de nous. Le monde c’est nous, le monde vient de nous, et nous avons le pouvoir de le recevoir comme nous le voulons. Penser que tout part de l’intérieur donne un pouvoir immense. »

Anaïs souhaite approfondir sa série, la constituer en livre, l’enrichir de nouvelles images et de nouvelles expériences. En quête de rencontres pro, amicales, intellectuelles, spirituelles, cette découvreuse insatiable et passionnée prépare déjà une seconde exposition à Sète, où elle contera son histoire entre père et mer sous un angle plus romancé, avec davantage de recul. Pétillante, elle a mille idées et mille projets sur l’humain et les vies marginales. Entre son blog de voyage et l’enseignement du yoga, mais aussi tous ses projets photo, elle souhaite conserver l’introspection comme noyau. La Team Caracole suivra ses aventures de près !

Notre histoire commence sur un bateau. Elle est loin de connaître une fin…