Drôles de drags !

DRAGONES, c’est un féminin inhabituel : un -e en plus ou un -n en moins. Une Audace qui ne se trouve pas en rayon chez Larousse ou Robert, ou dans tout autre supermarché du lexique. Inhabituelles aussi ces trois silhouettes qui apparaissent devant tes yeux, ces visages bariolés, ces regards aigus qui toisent et interrogent. Elles semblent prêtes à sortir du cadre, elles qui te regardent sans te voir, toi qu’elles fixent pourtant à travers l’écran, toi qui cherches à voir où je veux en venir. Car la curiosité l’emporte sur la méfiance, l’intérêt sur l’ennui et, je l’espère, l’envie de découvrir ce qu’il y a derrière l’image sur la tentation d’en rester au cliché. Nous sommes au cœur de la Vogue, un samedi d’octobre. Trois drags te fixent intensément, et si je te parle à l’oreille, c’est pour te les présenter. Et déjà, lecteur, déjà le contact se fait, le lien se noue. Vous l’aurez compris, DRAGONES, c’est un féminin inhabituel : un nœud en plus et la haine en moins.

Il paraît que les mecs qui se maquillent, ça fait rire les passants ? Ce serait ignorer la myriade de réactions que provoque notre arrivée avec Olek, Laidy Ravan et Fifi du Calvaire : de la surprise au sourire et de l’intérêt distant à la demande de photo avec les enfants. Certes, il y a cette bande de gones qui se charge de la check-list des questions habituelles : « t’es un homme ou une fille ? ». Alors nos drags, patientes, expliquent, reprennent à zéro. Non, drag et trav, ce n’est pas la même chose, c’est plus pour s’amuser, pour faire la fête. Non, elles ne vont pas au travail comme ça. Oui, c’est une vraie batte. Parce qu’entre la Vogue à quinze heures et la rue de la Ré à deux heures du matin, les risques ne sont pas les mêmes : « On évite de rentrer de soirée sans être en groupe. C’est des règles de base : on n’est jamais seules », explique Fifi du Calvaire. Toutefois, s’il n’y a pas d’heure pour les insultes courageusement lancées depuis l’autre côté de la rue ou à l’abri dans sa voiture, la réponse de nos drags est toujours la même : « L’humour, répond immédiatement Fifi. L’idée, c’est de désarçonner. A partir du moment où tu montres que t’as de l’autodérision et que tu fais ça pour te marrer, la personne en face n’a plus peur ». Toi qui approches sans peur et sans reproche, abandonne toute ignorance, car voici venir nos drôles de drags drapées dans leur drama !

Ce ne sont pas les trois coups qui sonnent le début du spectacle, mais la succession des claquements secs produits par le choc des talons hauts sur le bitume. Faites place et folie à l’esbroufe féérique d’un défilé fantastique, car voici Fifi qui fonce en tête de file ! Pour elle, le fond et la forme de la drag, c’est de « pouvoir rire de soi, de ses émotions, de ses souffrances » ; c’est une capacité à l’autodérision teintée de cet excès dragmatique qui protège et affirme avec éclat. Celle qui se glisse aussi bien dans le rôle de maîtresse de cérémonie que de diseuse de bonne aventure revendique une parenté forte, celle des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, et plus précisément de l’une de leurs fondatrices, Rita du Calvaire, ce qui fait d’elle « une sœur sans cornette ». Et ce n’est pas sans effet sur son personnage : « je suis aussi très militant et activiste, et ça se sent dans mon drag ». Puis vient Olek qui s’élance sur scène, acclamée, électrique, clinquante et caustique, robe noire et maquillage éclectique, tout en rose, mauve et magenta : « j’ai plus considéré le drag comme un travail d’art visuel que d’art du spectacle… mais j’ai jamais réussi à faire un maquillage beauté », admet-elle en provoquant les rires de ses sœurs. Et c’est là toute l’ambiguïté du personnage, à la fois fascinant et inquiétant, simple et complexe, absurde et évident : « Olek, elle est un peu conne mais on l’emmerde pas, parce qu’on sait pas trop si elle est méchante ou pas… ». Mais qui s’avance à présent, sous une crête fièrement pointée vers le zénith et dans ses collants déchirés ? Lorsque Stan (« en civil ») commence à parler de Laidy Ravan, la force intime qui a donné naissance à cette dernière apparaît tout à coup : « c’était une manière de ressortir tous les monstres qui vivaient en moi, les névroses que je me suis créées, qu’on m’a créées ». Mais les ombres dont il est question s’effacent à moitié devant le sourire de Laidy, dont l’un des passe-temps consiste à marcher juste derrière une victime choisie en soirée, avec ou sans mastiquage dans l’oreille… un « exutoire » qui permet de se sentir « plus libre, plus en confiance par rapport à son corps », et qui est le résultat de la longue genèse de ces êtres qui sont plus que des personnages.

Car s’il y a quelque chose qui ne peut s’improviser, c’est bien le drag. « Il faut le vouloir, répète Olek, c’est pas anodin ». C’est à la fois un coût, humain et financier, et un engagement, social et politique. C’est aussi s’inscrire à l’aboutissement de ce vaste mouvement qu’est la culture pop : pour Fifi, le drag consiste à « absorber et renvoyer tout ce que la culture pop a apporté, que ce soit en termes d’iconographie, de maquillage, de perruque, mais aussi au niveau de l’humour ». Ainsi le personnage se tient-il à l’intersection d’une culture et d’une identité, entre un « nous » et un « je » : car plus qu’un déguisement, le drag selon Laidy Ravan est vécu comme une « surexpression de soi », un double fantasmagorique dans lequel ses traits sont exacerbés, ses secrets dévoilés et ses désirs incarnés. Bien loin d’un choix ou d’une décision réfléchie, c’est une « autocaricature subie », une prolongation de soi qui prend forme et costume. On ne sait plus trop où est l’oeuf et où est la poule lorsque Fifi raconte que pour elle, « C’est parti des talons. C’est un truc qui m’a toujours fait rêver, même gamin ». Chaque accessoire est essentiel, chaque détail est riche d’une histoire, comme nous le raconte Olek : « Je regardais ma mère se maquiller et j’étais fasciné. Si j’ai des bagues aux doigts, c’est à cause d’elle… ou grâce à elle ». Et Fifi de commenter en riant : « c’est très psychanalytique ! », avant de nous désigner les portes derrière nous en expliquant : « ça, c’est le placard de Fifi ; et ça, c’est le placard de Romain ». C’est donc un pacte théâtral que nous proposent Fifi, la Ravan et Olek, dans lequel l’identité réside quelque part entre le personnage et l’interprète.

DRAGONES. Un nom qui sonne comme un animal mythologique local – un ou plusieurs ? « On est neuf nanas qui défoncent les codes avec du maquillage et des talons hauts ». Le ton est donné, et ça détonne lorsque toutes trois entonnent : « Dragones ». « L’idée de base, raconte Fifi, c’était de galvaniser nos talents respectifs autour de projets communs pour que chacun puisse trouver le soutien qu’il voulait pour ses idées, parce qu’ensemble on est toujours plus forts ». Neuf nanas qui, réunies sur scène comme une meute aux accents dalidesques, donnent le sentiment d’une armée, neuf talents qui s’additionnent et se combinent pour en mettre plein les yeux aux Nuits sonores ou encore à la Nuit lyonnaise. Pour elles, Lyon est plus qu’une ville d’adoption, c’est un « terrain de jeu » dans lequel elles proposent une autre conception du monde, du genre et du rapport aux autres. Entre gones et Dragones, la magie s’installe : « L’heure du conte des drag queens » est l’occasion pour nos drags d’aller à la rencontre des plus jeunes en organisant des booms ou des goûters. Dragones, ce n’est pas une communauté comme les autres : « Il y a un côté house, un côté grégaire dans le drag qu’elles ont refusé », insiste leur ami Steve. « Le mot collectif prend tout son sens dans leur façon de faire les choses » : pas de hiérarchie, mais une complémentarité forte qui ne s’exprime jamais aussi bien que dans leur refus catégorique de se voir appeler LES Dragones et non Dragones, car l’article divise. Quitte à le répéter encore et encore : « On gueule, on répète des trucs et tant que les gens n’auront pas compris, on continuera de les répéter », conclut Olek.

Aujourd’hui, l’enjeu reste notamment de « faire sortir les drags du club » – si difficile soit-il de les réhabituer à la lumière du jour ! C’est un véritable défi que de vouloir changer le prototype de la drag queen à l’heure où la culture drag s’uniformise le plus, à travers l’émission américaine RuPaul’s drag race : « RuPaul, c’est très bien, reconnaît Fifi du Calvaire, parce que ça a vraiment popularisé la drag queen, mais les gens prennent trop ça pour l’exemple à suivre… or pour moi c’est une toute petite fenêtre sur le spectre immense de la culture drag ! ». Pour l’heure, Dragones devrait à nouveau être au complet sur un char pour la Marche des fiertés. D’ici là, Fifi du Calvaire, Olek et Laidy Ravan auront continué à répéter encore et encore, jusqu’à ce qu’on les écoute vraiment : « Ouvre grand les yeux et crois bien ce que tu veux. »