L’Audace à tous les coins de rue

Hier, lorsque tu es passé dans la rue, tu n’as pas vraiment prêté attention à ce type sur son vélo, qui a sorti un mètre de son sac à dos, pris quelques mesures, griffonné deux ou trois lignes sur un carnet et s’est remis en selle aussi illico que presto. Pourtant, tu l’as reconnu lorsque, ce matin, alors que tu sortais de chez toi, sa silhouette de baroudeur s’est montrée à nouveau et a posé son sac au pied d’un mur. Et puis ce soir, quand tu es rentré chez toi, tu as compris : dans la journée avaient poussé sur le mur de grandes et hautes fleurs bleu nuit, dont les pétales peints recouvraient et refusaient la familiarité d’un trajet quotidien. Alors, cher lecteur, laisse-toi envoûter par la peinture murale de notre Audacieux du mois, et par l’étrange qu’il introduit soudain dans le cours de nos vies : « J’arrive sur le spot, je peins, je termine, je prends une photo, je m’en vais » et la rue n’est plus la même.

WENC, de son identité secrète Charles Wendehenne, a découvert très tôt ce que le crayon et le pinceau pouvaient lui apporter. Ce Lyonnais d’origine commence par recopier, reproduire les tableaux qui lui plaisent, assimiler les techniques qui lui permettront ensuite de s’émanciper et de trouver son univers. Et en 2015, il décide de se jeter à l’eau – bingo ! Il obtient de se faire exposer pendant deux semaines à Paris : « C’était particulier, parce que les dessins que j’avais exposés, c’était ceux qui décoraient mon appart. Je les avais jamais montrés, à part à des potes. ». Mais c’est au cours d’un séjour à Bruxelles qu’il troque l’intime pour l’extérieur, la petite surface pour la grande, le papier pour le mur, et s’il lui faut du temps pour se faire à ce nouveau support, il finit par dompter la bombe et le rouleau. Depuis, il multiplie passerelles et ponts-levis entre les techniques qu’il rencontre, du graphisme à la sérigraphie, ainsi qu’entre l’art urbain et ses études d’architecture, que la peinture a peu à peu envahies : « Au début, je voyais la pratique comme parallèle, annexe ; au fur et à mesure, je me suis rendu compte que l’architecture peut être liée à plein de choses. »

Cet éclectisme dans les outils comme dans les idées, notre Audacieux le doit à ses efforts pour ne pas se limiter dans les possibles, et ne pas rester sur ses acquis. Pour lui, la curiosité est aussi féconde que l’immobilité peut être fatale : « Quand j’en ai un peu marre, je fais autre chose. Il faut rester en construction ». Rien ne saurait empêcher ce bosseur consciencieux de se battre pour mieux faire ; ainsi, lorsqu’il essaye de se mettre au spray : « J’étais nul, du coup j’ai bossé. Tous les jours, je prends des claques, mais c’est motivant ». Le pendant d’une telle exigence, c’est l’humilité : refusant de se définir comme un artiste ou de qualifier ses peintures d’œuvres, il préfère parler d’« artisan » et de « productions ». Il nous avoue prendre souvent les choses à cœur (et à bras-le- corps), mais toujours avec une passion, elle, immodérée : il raconte que lorsqu’il est absorbé par ce qu’il fait, parfois, ses yeux se figent et sa vue se brouille. « Il y a des jours où je ne pense qu’à la peinture. J’ai des périodes où je dois être chiant ! ».

Mais quelle part y a-t-il de pensé, de prémédité dans ces compositions saturées ou ces membres tordus par leur environnement ? Certes, les inspirations de notre Audacieux viennent souvent des classiques (Du-champs comme Du-buffet, selon tes préférences), dans ce monde curieux où l’admiration pour Ernest Pignon Ernest jouxte le souhait de réaliser une fresque avec Picasso. Pourtant, la spontanéité l’emporte sur la réflexion : « Parfois, j’ai une idée et ça change complètement quand je suis devant le mur ». Ce qui fascine WENC, ce sont les rapports entre la ville et nos corps : il nous invite à « regarder la ville, regarder les gens, la façon qu’ils ont de se poser ». Dans l’espace urbain qui se construit et se déconstruit, qui exhibe scandaleusement ses strates et son histoire, les corps se meuvent, déformés par la ville autant qu’ils lui imposent leur marque : « On se serre dans le métro, on se bouscule ; et nous, on dégrade la ville par nos actions ». Du corps, « l’outil le plus incroyable qui existe », il cherche à peindre les positions avec vérité, les postures sans imposture, plus justement peut-être qu’elles ne le sont dans les planches d’anatomie.

Peindre sur les murs, peindre dans la rue, c’est aussi accepter le paradoxe d’offrir un cadeau à la ville tout en l’imposant aux passants, promeneurs comme habitants, et peut-être aussi à toi, déambulant lecteur et vaillant promeneur. Qu’elles éveillent des émotions, fassent naître un sourire ou se fassent magistralement snober, pour notre Audacieux, ses peintures doivent faire réagir :
« Que ce soit positif ou négatif, il y a une réaction. Comme une petite perturbation dans l’ordinaire… ». Or, pour mettre notre quotidien sens dessus dessous à chaque coin de rue, il faut s’y mettre à plusieurs : c’est dans le travail collaboratif que WENC trouve de quoi renouveler sa vision de la ville et du mur, même si cela requiert de trouver celui avec qui la magie va prendre : « Ce n’est pas une communauté : c’est poreux, ça dépend des affinités, ça va et ça vient ». Mais comme qui dit espace public dit espace partagé, et alors que l’art urbain s’institutionnalise, augmentant ses moyens mais pervertissant selon certains ses origines, les tensions ne sont pas absentes entre le graff et la peinture murale : « Je viens pas de la rue, j’ai pas une culture hip-hop, alors je suis mis dans le sac du petit artiste qui sait pas ce que c’est que la rue » ; et même s’il considère que les risques de se faire taguer font partie du jeu, il reste que « pour moi, la peinture ne justifie pas de prise de tête. Il y a des codes : à partir du moment où un mec peint un truc, il faut respecter ça. »

Aujourd’hui, l’objectif pour WENC reste de parvenir à vivre de son art, même si les artistes urbains ont sans doute encore du chemin à faire pour se faire pleinement reconnaître. Alors qu’il explore la richesse du bleu, dont il admire la profondeur, dans sa série « Bleu nuit », et qu’il prépare son diplôme d’architecture et son départ pour Bruxelles, il sait que rien n’est tracé et refuse de se projeter plus de six mois dans l’avenir – condition pour ne pas perdre sa liberté. C’est pourtant sans la moindre hésitation qu’il peut affirmer : « Un jour, je serai sur une nacelle, face à un mur de trente mètres sur trente, en train de peindre un personnage dix fois plus grand que moi ». Et c’est sans aucun doute là que l’emmèneront ses mots d’ordre, « patience, travail et toujours sensibilité ». Si jamais tu souhaites croiser son chemin, lecteur, abandonne avenues et monuments pour t’égarer dans les secrets de la ville : « Je vais plus m’émerveiller devant cinq petites marches qui ne vont nulle part que devant une cathédrale ». S’il ne sait pas avec certitude où il sera dans deux ou cinq ans, il est certain qu’il se trouvera dans un lieu où il se retrouvera… et où nous espérons le retrouver nous aussi, pour profiter à nouveau de ses corps désencrés du décor, et pour qu’il nous fasse sortir des sentiers battus de notre ville (si peu) familière.