L’Audace sonnera trois coups.

Pas d’intro, pas de contexte, j’entre dans ce portrait comme on ouvre une pièce : in medias res.

« Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse », nous dit Lucie Salvi en dégainant son Nietzsche à la volée, sans peur et sans façon, à la fin d’une belle matinée de novembre. C’est nous dire son sentiment profond de comédienne qui transforme les paradoxes mortifères du quotidien en un art vivant, engagé et léger, adressé à tous, et surtout à ceux qui ne peuvent s’empêcher de rêver. Ce mois-ci, la Team ouvre les rideaux sur le petit monde d’une actrice et de ses feux d’artifices. Toc Toc Toc. Le spectacle commence. Alors qu’elle n’a encore vécu que huit hivers et autant d’étés, notre Audacieuse du mois monte pour la première fois sur les planches et trouve en elles un lieu d’expression, un espace où dépasser sa timidité, un défouloir. Quelques années plus tard, elle joue le rôle de la Natalia de Tchekhov dans La demande en mariage, lors du spectacle de fin d’année du « Club Théâtre » du collège : « c’était non seulement une révélation littéraire et ma première expérience de jeu clownesque masqué, mais aussi la première fois que j’ai éprouvé le plaisir de la scène et de la rencontre avec le public. » Plus rien ne saurait désormais détourner les projecteurs de son parcours, alors qu’elle enchaîne conservatoires de théâtre et MJC un peu partout en France pour embrasser une carrière d’actrice. Si d’abord elle déclame de toute son âme au sein de troupes d’élèves dont elle garde un doux souvenir, elle rencontre ensuite un jeu dont elle « tombe amoureuse » : le clown.

Une première étoile est née : « elle s’appelle Eve, c’est une clown slameuse qui partage des poèmes de Rimbaud. » Lorsque Lucie accoucha de ce personnage rocambolesque, ce fut comme une apparition : le prénom biblique allait lui permettre de faire valoir la créativité féminine qu’elle défend corps et âme. Et puis les pommes, c’est bon. Eve, en lisant une phrase de Rimbaud, trouve les ailes pour se faire poétesse : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! » Après avoir cheminé dans la peau de cette clown qui nous parle d’un sexe pas si faible, Lucie élargit son champ de lutte pour y introduire d’autres chevaux de bataille avec son nouveau Spectacle suspendu : « je veux parler de handicap, d’écologie, d’équilibre entre les hommes et les femmes, et de l’exil ». Elle apporte de la légèreté à ces thèmes « un peu lourds » avec un humour qu’elle définit comme « no limit », à la Chaplin ou à la Peter Sellers. Son spectacle, à mi-chemin entre l’impro et l’écrit, se crée au fil de ses lectures et par le regard qu’elle porte sur la vie, riche et gratuite. « Je fais confiance à ce que la vie m’apporte. J’ai un baromètre, celui de mes émotions, qui allume un voyant au fond de moi quand quelque chose me touche profondément. Alors j’ouvre un livre, je lis et je puise des pensées, c’est un besoin. » La littérature et la vie se font écho dans le théâtre de Lucie, qui nous rappelle encore et encore sur la scène lyonnaise qu’on a tous un pouvoir d’agir, et qu’aucune situation n’est si inédite et insurmontable lorsque l’on fait l’effort d’ouvrir les livres qui jonchent notre histoire : « un livre d’Eschyle sur l’exil était d’actualité quand mes grands-parents ont migré en France depuis l’Italie, et aujourd’hui il l’est toujours avec toutes les personnes qui prennent les flots pour fuir leur pays ». Vêtue de subterfuges matériels et de convictions réelles, c’est ainsi que Lucie joue pour mieux se réaliser.

Il n’est pas question de hurler ni de s’agiter dans tous les sens pour parvenir à ses fins de mobilisation : « il faut se contenir pour faire passer le message », affirme-t-elle. L’enjeu principal, c’est de trouver les points d’ancrage entre son monde et ceux des spectateurs. Elle explique : « le public est notre miroir. J’apprends à attendre son avis. Si j’ai trente personnes devant moi, j’ai trente mondes devant moi. Donc ça fait trente et un mondes qui bougent ensemble. C’est une communion. » A ce moment précis de l’interview, bien sûr, nous retenons notre souffle, en imaginant toutes ces sphères sensibles réunies autour d’une même scène, d’un même porte-parole, d’une même voix. Et notre voix à nous est tentée de se faire toute petite, muette de timidité. Lucie confirme, comme Orson Welles avant elle : « ce n’est pas confortable d’être sur scène, contrairement à ce que j’aimerais, mais c’est cet inconfort qui permet de sortir des choses. On crée dans l’insécurité. » C’est aidée de son personnage et munie de ses références solides que Lucie ose prendre la parole devant nous et apporter « sa couleur » à toutes les idées qu’elle veut transmettre. Si la peau dans laquelle elle se glisse lui donne de la confiance en elle, la frontière entre le personnage et l’actrice est poreuse : « il y a une ambiguité entre moi et mon personnage, je me nourris de ce que je suis pour interpréter. Mais c’est vrai qu’on se lâche plus quand on est caché derrière un autre fictif ».

Alors, la Lucie sans masque, c’est qui ? Quand on lui demande ce qu’elle fait dans la vie, elle s’amuse à répondre qu’elle est « saltimbanque ou troubadour », parce qu’elle assume sa vocation pour les arts du spectacle, qu’elle défend comme un travail et non un passe-temps. « Maintenant, quand les gens ne prennent pas au sérieux mon métier, cela m’amuse. Mais il y a une époque où cela me choquait. » Passionnée et sans cesse en mouvement, elle n’hésite pas à se produire en dehors des théâtres, dans la rue, charmée par la proximité possible avec le public. Elle nous raconte une anecdote qui a renforcé en elle l’envie de voir du jeu partout dans les villes : « une fois, je me suis baladée dans le vieux Lyon, je ne cherchais rien, je n’attendais rien, et j’ai vu un mime devant la cathédrale Saint-Jean. J’ai vu du monde, des enfants, j’étais émue par cette poésie. Les gens étaient heureux, riaient, c’était convivial. » Alors pourquoi, nous demande-t-elle, aller dans des théâtres, pourquoi la ville n’est-elle pas plus investie de jeux, d’espaces où l’on puisse s’exprimer ? Lucie, on l’a compris, c’est la spontanéité et le travail à la fois, c’est l’école de la vie et l’école des lettres, c’est le one-woman show et c’est l’expérience universelle. Et toutes ces contradictions ne peuvent finalement prendre place que dans un seul espace, un espace qui en vit : son humour. « L’humour est un outil qui rassemble, qui peut tout renverser en une seule seconde. Il n’y a pas de danger dans l’humour, car il apporte de la joie. Moi, je veux déclencher un éclat de rire. »

La joie. C’est cette énergie insaisissable que poursuit notre Audacieuse derrière tous les masques qu’elle endosse sur scène, dans les rues, dans la ville, dans la vie. A l’épreuve de la solitude quand elle joue Eve dans les dédales d’Avignon sans que les passants ne s’arrêtent pour l’écouter, à l’épreuve des échecs aux concours des grandes écoles de théâtre, elle répond : « le véritable échec, ce n’est pas de rater, c’est de ne rien faire. Alors faites les choses et plantez-vous. Plantez-vous et relevez-vous. » Préférant les remords aux regrets, elle n’a qu’une pensée : persévérer. Et depuis l’âge de huit ans, lorsqu’a éclos son rêve de comédie, elle suit cette ligne de force, nourrie du plus beau compliment qu’on puisse lui faire à la sortie de ses spectacles : « continue, surtout continue. » Portée par les auteurs qu’elle admire, elle écoute les conseils mais préfère les avis, qu’elle perçoit comme des formes de partage plutôt que des remarques unilatérales. Notre actrice se fait confiance et n’a pas besoin de caprices : ni rituels, ni grigris avant le spectacle, « car ça fige. Mon porte-bonheur est à l’intérieur de moi. »

Pour l’heure et pour notre plus grand bonheur, son Spectacle Suspendu continue son petit bonhomme de chemin à Lyon : elle sera au restaurant Soline, rue Paul Bert, le 13 décembre 2018 ! « C’est le jour de ma fête, alors il faut venir ! » Nous sommes convaincus. Et quand l’heure sera passée ? Elle ne le sera pas, et en aucun cas, puisque « mon personnage aura toujours quelque chose à dire, et il se créera un espace pour ça », affirme Lucie en renchérissant ensuite « et s’il lui était interdit de s’exprimer, je créerais une résistance, parce que, je cite Lucie Aubrac : le mot résister doit toujours se conjuguer au présent. » La résistance, ça lui connait, puisque notre Lucie à nous, si elle n’a pas connu la guerre, se bat depuis mars 2016 pour la monnaie locale de Lyon, la « Gonette ». Fun fact rien que pour toi lecteur, quand tu auras adopté la Gonette, cherche le Guignol caché sur chaque vignette. Nous concluons l’interview sur un défi lancé à cette Audacieuse qui n’a pas fini de se surprendre elle-même : dans un an, elle aura appris à jouer d’un instrument de musique, et elle l’intégrera dans son spectacle. En attendant, vous la croiserez peut-être dans les rues de Lyon, en dandie ou en Gandhi, civile ou Sibylle, masquée ou non.