Les frères Acar ont la boy-cote !

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes dans son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! » Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. » Alors le tatou, mouché et quelque peu honteux, se joignit au colibri dans sa tâche, et un à un, les animaux de la forêt s’y mirent aussi. Au bout d’un moment, le toucan fit remarquer : « C’est bien, mais ce n’est pas assez. Pendant que nous nous fatiguons à combattre les flammes, quelqu’un continue à les attiser ! Il doit s’agir du singe, qui s’occupe de cuire la nourriture pour tous les animaux. » « Pourquoi n’arrête-t-il pas ? » demanda le tatou. « Il y perdrait beaucoup : pour chaque cuisson, pour chaque omelette, il fait son plein de cacahuètes. » « Eh bien ! Je vais aller lui dire ce que j’en pense », fit le tatou en se gonflant. Alors le colibri intervint : « J’ai peut-être une idée… »

Cher visiteur venu ailleurs, souffle magique de ces lignes sans toi illisibles et illues, toi qui entres dans les couloirs phraséologiques et les dédales syntaxiques d’un verbe qui caracole, nous avons bien plus qu’un colibri à te proposer ce mois-ci, puisque voici venir nos DEUX colibris de début d’année. Levent et Bulent Acar ont commencé tôt à s’intéresser au sort de la forêt. D’abord investis dans le conseil municipal jeunes de Saint-Chamond, la ville qui les a vus grandir, ils ont nourri leur engagement et leur volonté d’agir d’une même prise de conscience : celle de leur impuissance face aux injustices du marché. Pour Levent, ce fut surtout au cours d’un projet solidaire au Sénégal, où il raconte avoir vu les chalutiers chinois passer au loin alors que le pays souffre d’une pauvreté durablement installée. Le genre de spectacles qui ne le laissait pas indifférent : « Pour moi, ça passait souvent par une phase de colère. Je faisais des dessins engagés pour m’exprimer. Après, t’as une phrase de frustration et d’impuissance ». Sentiments dont Bulent a, comme Levent et comme nous tous, fait l’expérience de son côté : « On tombe sur un documentaire, et finalement on se dit :  »qu’est-ce qu’on fait ? ». On se sent un peu seul ». Alors, devant la diversité des moyens d’agir, la matière grise s’active, on cogite sur les plébiscites, on voit rouge quand on ne broie pas du noir, et tout à coup c’est le déclic : pour nos deux frères, la pétition ne sera pas la solution. De son sac rempli de trésors inattendus, Levent sort pour nous l’exemple de la pétition contre le TAFTA et explique : « J’aime bien être pragmatique. Je me suis demandé : pourquoi est-ce que ça n’a pas marché ? Parce que tant qu’on joue avec les règles imposées, on ne peut pas espérer de générosité. On ne fait pas de militantisme de charité ».

Alors, c’est la rencontre, le choix décisif : c’est le boycott bienveillant qui permettra à Bulent et Levent de faire changer les choses. La voile de leur inspiration se gonfle du souffle d’Anna Lappé, empli d’espoir et d’exigence : « Chaque fois que vous dépensez de l’argent, vous votez pour le type de monde que vous voulez ». Car pour Levent, ce qui fait la force du boycott, c’est d’être un « acte individuel mais inscrit dans une dynamique collective » : il s’agit d’une de ces forces étranges qui sont plus que la somme de leurs parties, sans que les parties ne soient plus que le tout. C’est qu’à la différence de la pétition, le boycott repose sur un « don de pouvoir » mais n’enlève pas la responsabilité de chaque « consom’acteur », qui, chaque fois que son frigo est vide, participe de tout son être et de tout son portefeuille à bousculer les caïds de la consommation. D’où, peut-être, le choix du singulier pour le nom de la plateforme « i-boycott » et de l’association « i-buycott ». C’est dans la lignée du Théorème du tube de dentifrice sur Henri Spira, et sous le patronage de Gandhi, Martin Luther ou Mandela que s’inscrit leur stratégie : « Le boycott, pour les entreprises, c’est le premier moyen de chiffrer une revendication. Et ça touche à l’image de la marque ». Un avantage qui compte lorsqu’on fait pression sur des géants comme Lactalis, Haribo ou Intermarché qui investissent des millions dans le marketing ! Nos deux frères insistent pourtant sur un point fondamental : « On n’est pas contre des entreprises, on est contre des pratiques », une nuance qui donne le ton de nos Audacieux qui sont convaincus qu’au fond, « personne ne veut d’un monde comme ça ! ».

Entre le début des plans en novembre 2015 et le lancement officiel en juin 2016, les frères Acar doivent cependant faire face à des résistances inattendues : ils ont connu les concours de startups sociales où les jurys considéraient « qu’ils n’avaient pas besoin de ce prix », les ONG qui les mettaient à la porte pour lisser leur image, les conférences annulées la veille à cause de la pression des lobbies. Avec le recul, Bulent le reconnaît : « Au début, beaucoup de choses nous échappaient. Maintenant, on arrive à comprendre ». « Boycott » ! Les deux syllabes un peu sourdes de ce vieil emprunt à l’Outre-Manche suffisent trop souvent à faire friser les poils, froncer les sourcils et fermer les portes. Car voici l’anguille de la connotation derrière notre mot-rocher : « l’image qui vient, c’est le boycott d’Israël », nous explique Levent. Une coloration politique qui conduit nombre d’interlocuteurs à soupçonner une part d’illégalité derrière un acte tout à fait permis. Il reste du chemin à faire avant que ce « contre-pouvoir citoyen » cesse de raidir les partenaires chatouilleux de l’image.

Pour parvenir à leurs fins, nos tenaces compères ne se contentent donc pas du boycott. A travers le programme « ethic or not », ils poussent leur voile vers les salles de classes du supérieur afin de « sensibiliser les futurs dirigeants » : après dix mois de travail, douze stations de prototypage et une réduction drastique du volume des règles, ils ont pu présenter leur « serious game ». Le temps d’une partie de jeu de rôle grandeur nature, ils proposent aux participants de plonger dans l’existence d’un consommateur, d’un homme politique ou d’un chef d’entreprise afin de prendre conscience des mécanismes de pression qui entrent en jeu dans l’économie. L’idée étant, une fois encore, de (re)tisser des liens là où l’empathie est devenue distance, à la fois entre les acteurs et entre les domaines d’action : « combattre Monsanto, affirme Bulent, ça doit être aussi important que de combattre l’exploitation des enfants dans les mines. L’idée, c’est de créer des liens entre tout ce qui se passe dans le monde ».

L’avenir semble aujourd’hui florissant pour les frères Acar, qui murmurent désormais à l’oreille du consommateur grâce à la sortie de l’appli BuyOrNot depuis cet automne. Pour l’heure, Levent continue à viser haut et à voir grand : « Il faut qu’on dépasse le stade de la plateforme pour devenir un mouvement qui agit au niveau international et parvient à faire basculer des multinationales ». De quoi nous rassurer sur l’avenir de la planète et sur la course aux richesses, dans laquelle Levent et Bulent comptent bien continuer à être « ce petit caillou dans la chaussure de ces grandes entreprises ».