Nulla Dies Sine Audacia !

« En France, tout le monde adore la musique, mais personne ne l’aime », affirmait un certain Hector Berlioz. Et pourtant… laissez-moi donc vous présenter ceux qui pourraient bien faire mentir leur propre idole. Car qui accepterait de sortir ses fragiles instruments de leurs housses alors que l’hiver vient de parsemer les rues de Lyon de blancs bancs accablants, en pleine fonte de surcroît ?  Qui, sinon Amélie et Hugo, pour réaliser la devise de leur cuivresque ensemble à géométrie variable : Nulla Dies Sine Musica ? Le clin d’œil à Pline l’Ancien dans le titre n’aura pas échappé aux plus latinistes d’entre vous ; pour les autres, pas d’histoires de nullité ou de cinéma, mais une devise : aucun jour sans musique, mesdames et messieurs ! Ou, devrait-on préciser : aucun jour sans faire renaître la musique des siècles passés, car c’est dans les vieux instruments qu’on fait la meilleure musique. Dégainer les trombones centenaires et les trompettes d’antan sous les flocons ou sous la pluie, voilà le défi pour l’ensemble NDSM (pour les intimes).

C’est en 2006 que commence l’histoire de l’association, fondée par Amélie Pialoux et Guy Estimbre. Ils se sont rencontrés l’année de la fin de leur études dans le cadre du CNSMD, un « petit monde où tout le monde se connaît très vite », et ils ont décidé de monter leur ensemble. L’idée était de faire vivre le patrimoine à travers la collection personnelle de Guy : plus de 400 cuivres au total ! De quoi survoler un répertoire de plus de 2000 ans d’histoire – et refuser toute spécialisation. « Sonnez, sonnez toujours, clairons du temps passé », aurait pu dire le poète en voyant ces passionnés de musique ancienne. Guy, c’est le magicien qui ramène à la vie les pièces qu’il rassemble : « Lorsqu’il me les montre, j’ai l’impression de voir des passoires ! Mais depuis le temps, je sais que lorsqu’il me dit  »Lui, je le sauve ! », plus de doute, il le fera ! » se réjouit Amélie. Ils ont commencé par un trio autour de l’orgue, avant que leur vienne l’idée d’ajouter une dimension pédagogique aux performances : ils se sont fait « guides-conférenciers » pour des visites scolaires pour faire vivre leur exposition itinérante. « On voulait démocratiser les instruments, donner du sens à ce qu’on faisait pour le public », se souvient Amélie. Pour elle comme pour Hugo, il est inenvisageable de séparer leur approche des instruments de l’enseignement : à côté de NDSM, Amélie dirige également une école de musique en Auvergne pour enfants et enseigne la trompette naturelle et le cornet à bouquin au Conservatoire à Rayonnement Régional de Versailles Grand Parc. Quant à Hugo, qui a rejoint l’ensemble il y a quatre ans, il a lui aussi enseigné pendant huit ans dans des stages, puis des conservatoires. Ainsi s’est formé le premier quintette de cuivres anciens, où l’on claironne moins qu’on n’éclaire les mystères de la musique Renaissance ou dix-neuvième.

Venons-en aux instruments : lorsque j’ose leur demander desquels ils jouent, ce sont d’abord de petits rires nerveux et quelques « houlas » qui précèdent la liste. Et quelle liste ! Clairon, trompette moderne et naturelle, cornet à bouquin ou à pistons, trombone dix-neuvième à coulisses ou à pistons également… sont les plus faciles à énumérer car les plus connus aujourd’hui. Mais les deux petits orchestres en face de moi ont encore de la réserve… Très vite, nous sommes obligés de leur demander d’épeler : « carnyx », « sacqueboute », voilà de quoi compléter vos carnets de scrabble ! Leur ménagerie musicale abrite également quelques spécimens fantastiques : les olifants et les buccins à tête de dragon sonnent comme d’improbables survivants d’un bestiaire (presque) disparu. Mais la vraie difficulté ne consiste pas tant à jouer de tous ces instruments qu’à en jouer dans le même concert : « Lors d’un concert, c’est une vraie performance : on est tous les cinq côte à côte avec notre instrument pour la pièce à jouer, mais dernière nous on a deux tables blindées d’instruments qu’on joue tour à tour ! », explique Amélie. « On joue, on change d’instruments, on essaye d’être méga polyvalents, il faut être frais ! »

Mais leurs exigences ont augmenté d’un cran l’été dernier, dans le festival Berlioz où ils avaient carte blanche : non contents de faire revivre les sons du passé et de parler d’histoire, ils ont décidé d’entraîner le public dans un voyage dans le temps en portant les tenues d’époque. « C’était doublé en laine », se souvient Hugo, « et ça tenait chaud ! Plus ça allait et plus on se déshabillait, on faisait un strip-tease devant le public ! ». De quoi ravir la vue autant que l’ouïe dans un hommage à un compositeur qui les inspire, au point qu’ils en ont profité pour faire un tour dans la chapelle où celui-ci allait se recueillir : « on a senti une bonne présence, une bonne vibration », ajoute Hugo avec un petit sourire. Leur passion pour l’histoire de la musique se trahit quelquefois, lorsqu’ils glissent une anecdote historique sur Berlioz ou sur Adolphe Saxe au détour de leurs récits.

Ce qui attend à présent le quintette, c’est un concert scénarisé, dans lequel nos musiciens se font comédiens pour faire de la scène à plein sens. Qui jouent-ils ? Mais eux-mêmes, ou plutôt une version d’eux-mêmes dont on aurait grossi les traits : Hugo, c’est le « candide heureux » (veuillez prononcer le n pour respecter l’accent toulousain), le nonchalant toujours plein d’enthousiasme et de bonne humeur, mais un peu dépassé par ce qui leur arrive ; Amélie, c’est la « médiatrice », qui cherche toujours à maintenir l’unité du groupe, qui maintient l’édifice en place à grands renforts de diplomatie. Et sans doute en faut-il entre ces forts caractères qui partagent avant tout une inébranlable passion pour la Musique, qu’ils ont découverte très tôt en eux. Pour Hugo, c’était en maternelle, lorsque le mari tromboniste de sa prof de musique l’a initié : « Après ça, on m’a demandé :  »Ca te dit de faire de la musique ? » et j’ai répondu :  »Oui, je veux faire du trombone » ». Amélie aussi est entrée dans les cuivres par le clairon : c’est à la batterie-fanfare du coin qu’on lui en a mis un dans la bouche, un peu comme on jette un enfant à l’eau pour qu’il apprenne à nager. « Ca a marché, j’ai pas coulé », conclut-elle en riant. De fil en aiguille et de cor en trompette, tous deux sont entrés dans une harmonie avant d’atterrir dans la salle des trésors de Guy.

Un tel répertoire d’instruments ne s’acquiert cependant pas sans travail : trois à quatre heures de travail personnel par jour, qui peuvent monter jusqu’à dix heures pendant les répétitions. Au point qu’ils sont contraints de gérer leur emploi du temps comme des sportifs de haut niveau : « travailler l’endurance, anticiper les échéances, entretenir les doigts »… De quoi se souvenir à chaque instant que, instruments ou non, c’est avec le corps qu’on fait (re)vivre la musique ! A cela s’ajoute la difficulté du nombre de « jouets » : « tu passes d’un instrument à l’autre, d’une embouchure à l’autre, avec des tailles différentes… Clairement, dans le cerveau, c’est une mécanique. Entre deux cuivres, c’est plus du tout les mêmes repères », explique Hugo avec un petit reste de douleur de la voix. Pas facile, dans ces conditions, de continuer à la fois à s’entraîner, à jouer, à enseigner, et à « avoir une vie sociale », ajoute-t-il en souriant. Les bémols viennent aussi parfois des conditions dans lesquelles ils jouent : lorsqu’ils ont voulu enregistrer leur album dans une petite salle de campagne, ils se sont confrontés à un temps déplorable, au passage des tracteurs, aux joueurs de tennis adjacents… « Parfois, on en a marre, on n’arrive pas sur un truc qu’on fait depuis cent fois. A un moment, on a même failli arrêter l’enregistrement », avoue Hugo. Et Amélie de conclure : « ouais, c’était rigolo ! ».

Derrière leurs rires et leurs sourires, nous apercevons pourtant des yeux qui pétillent de passion lorsqu’ils évoquent leurs instruments. L’opportunité de jouer de ceux-ci, une fois restaurés par Guy, fait dire à Hugo : « Je me sens privilégié. A chaque fois, c’est un peu Noël, on reçoit un nouveau jouet ». A les entendre, on pourrait croire qu’ils parlent d’animaux en voie de disparition qu’ils recueillent pour leur offrir une nouvelle vie, même s’ils résistent souvent à la domestication : « C’est de la grosse performance, parce qu’on ne maîtrise pas tous les facteurs, et les instruments sont capricieux ! », nous explique Amélie. Car leur lutte contre le temps requiert avant tout de « chasser ses réflexes de modernes », et d’accepter d’être davantage à l’écoute de l’instrument, pistons  grippés ou non. Le rêve serait de conduire leurs protégés à la Chapelle royale : « Le rêve, ce serait de jouer partout  », avoue Hugo.

Et si un jour la musique est interdite ? « Nous on sera la Résistance ! » répond immédiatement  Hugo. «On se cachera pour en faire ! ». En aviation, une aile à géométrie variable peut voir sa forme modifiée en cours de vol : nous sommes en droit de nous demander quelles formes nouvelles prendra Nulla Dies Sine Musica pour survoler les siècles d’histoire de la Musique. Ce qui est certain, c’est que « ce n’est que le début », et qu’ils seront là demain pour faire tomber les murs sonores qui nous séparent du passé, si ce n’est d’autres murs encore. Ils sont de ceux qui, lorsqu’on leur affirme que jouer de la trompette n’a jamais changé quoi que ce soit, pourraient répondre avec un sourire : « A la septième fois, les murailles tombèrent. »